1653

La prise de Bordeaux par l’armée de Mazarin le 3 août 1653 marque la fin de la Fronde. Dirigée contre le cardinal, impopulaire à cause de sa politique fiscale, elle avait commencé cinq ans plus tôt par la Fronde parlementaire (voir année 1648). La Fronde des princes, à la tête de laquelle se dresse Condé, fomente une véritable guerre civile jusque dans les provinces. Mazarin est contraint à l’exil en 1651. Il s’installe près de Cologne et c’est le jeune Colbert, secrétaire de Le Tellier, ministre de la Guerre, qui sert d’émissaire entre le cardinal et la reine restée à Paris. Quelques mois plus tard, Anne d’Autriche elle-même est à son tour obligée de quitter la capitale. En juillet 1652, un gouvernement révolutionnaire se dresse contre le roi et Mazarin, qui doit à nouveau s’exiler.

En février 1653, le cardinal revient à Paris et Voltaire commentera, au siècle suivant : « Louis XIV le reçut comme un père et le peuple comme un maître. » Six mois plus tard , le jeune roi et sa mère rentrent de Guyenne, puis c’est bientôt au tour de Mazarin de rejoindre la capitale : tous trois reçoivent un accueil triomphal. La royauté et le cardinal sortent renforcés de cette période qu’Inès Murat – dans son remarquable ouvrage Colbert (Éditions Fayard -1980) qualifie « d’années noires, honteusement tragiques » avant de poursuivre et d’expliquer : « Misère inouïe d’un peuple ravagé par l’ennemi étranger, déchiré par la guerre civile. Révoltes contre la machine administrative que Richelieu avait commencé à mettre en place. Réveil insurrectionnel des privilégiés devant un centralisme nouveau aux allures justicières. Alliances invraisemblables pour assister allègrement à l’agonie de l’État. Coup d’arrêt à la politique d’Anne d’Autriche qui, contre toute attente, veut poursuivre l’évolution vers une monarchie absolue. »

Riquet quant à lui, vient d’acquérir l’ancienne place forte de Bonrepos, c’est-à-dire les ruines d’un donjon féodal près de Verfeil, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Toulouse. Il va peu à peu aménager l’édifice délabré et le transformer en une agréable mais sévère demeure du XVIIe siècle, juchée sur une colline surplombant les vallées du Conné et du Girou, rivière qu’il songe à utiliser pour le grand projet de canal qu’il a déjà très probablement en tête en ce milieu de siècle .

Dans l’immense parc de sa propriété, il pourra étudier, grâce aux nombreuses sources et rigoles du vallon de la Garenne, les problèmes que lui pose l’alimentation de « son » canal ! C’est là, sur plusieurs hectares , qu’il canalisera les eaux de ruissellement du vallon et aménagera sa fameuse « machine hydraulique », « véritable laboratoire à ciel ouvert fait d’un morceau de canal d’environ trois cents mètres de long avec ses retenues d’alimentation, leurs vannes, leurs épanchoirs, ses  »rigoles » d’approvisionnement et même une écluse … », précise la Fondation Riquet de Bonrepos. Cet ensemble expérimental, Bernard Forest de Bélidor, ingénieur militaire du XVIIIe siècle, le décrira dans l’Architecture hydraulique ( 4 volumes, 1737- 1753) comme : « les essais en petit de sa grande entreprise, tels que des conduites, des épanchoirs, et même une montagne percée », propos repris en 1778 par Joseph-Jérôme de Lalande dans Des Canaux de Navigation et spécialement du Canal du Languedoc

Ce modèle réduit de canal aidera Riquet à démontrer, dans le détail, quelques années plus tard, que son projet est scientifiquement réalisable.

Jean-Pierre Janier