1675

L’année précédente, la France avait dû combattre sur plusieurs fronts, grevant ainsi les finances de ce « pauvre » Colbert : après la Franche-Comté conquise en six semaines par Sa Majesté en personne (Vauban dirigeant les sièges de Besançon et Dole), Audenarde (Belgique actuelle) est sauvée, grâce au même Vauban sous les ordres de Condé ; quant à Turenne, il se lance dans sa légendaire campagne d’Alsace pendant l’hiver 1674-1675. Lorsque le roi ne guerroie pas, il festoie, et ce, maintenant à Versailles avec sa cour qui vogue sur le Grand Canal, écoute Les Fêtes de l’Amour et de Bacchus de Lulli, assiste à la représentation d’Iphigénie de Racine à l’orangerie ou s’imprègne de L’Art Poétique de Boileau, tout cela en l’honneur de Madame de Montespan (qui en a bien besoin puisqu’elle retombe enceinte en avril …) !

Louise de La Vallière, quant à elle, s’est retirée définitivement au Carmel après que le roi eut présenté Mademoiselle de Blois, sa fille, à la cour, alors que Françoise d’Aubigné, alias Madame de Maintenon, devient la grande favorite !…
Mais 1675 est aussi l’année de la mort de Turenne qui plonge tout le pays, à l’instar de la cour, dans le plus grand deuil. Condé prendra le commandement de l’armée d’Alsace à sa place au mois d’août.
En avril, éclate la révolte la plus inouïe et surtout la plus exceptionnelle du règne de Louis XIV : « la Révolte du papier timbré » (dont l’emploi était nécessaire pour les actes authentiques, impôt qui s’ajoute aux lourdes taxes sur le tabac et l’étain) : cette disposition entraîne donc un soulèvement, notamment en Basse-Bretagne, où il prend un tour antiseigneurial qui ne sera maté qu’en septembre, et dans le sang !

Après la mise en eau du Canal de Naurouze à Castelnaudary l’année précédente, et ayant demandé et redemandé instamment mais vainement le remboursement des travaux supplémentaires exécutés au-delà du devis ratifié par Colbert, Riquet réclame cette fois-ci une inspection desdits travaux. Elle sera effectuée par l’intendant d’Aguesseau le 15 septembre 1675, mais l’arrêté de liquidation ne prendra effet que seize mois plus tard… Riquet connaît alors des difficultés financières de plus en plus patentes et aux crédits qu’il doit contracter, s’ajoute le discrédit que Colbert jette sur lui !
Cependant les premiers essais de mise en eau du Canal ont lieu de Béziers à l’Étang de Thau, tandis que Riquet est consulté pour un projet d’alimentation en eau du château de Versailles par la Loire et que l’aqueduc de Castries est en voie d’achèvement.
Mais les très grands travaux, de Trèbes à Béziers notamment, restent à faire et seront l’occasion pour Riquet, en y parachevant ses derniers et ses plus grands chefs-d’œuvre, de faire montre d’une telle maestria que le grand Vauban qualifiera l’œuvre, quelques années plus tard, de « Merveille de son siècle. »

Jean-Pierre Janier