Gérard Crevon

Gérard Crevon

Né à Mazamet en 1943, au pied de la Montagne noire, Gérard Crevon reçoit une formation scientifique universitaire à Toulouse. Il fait ensuite une carrière de cadre supérieur à France-Télécom. Passionné de Géologie et d’Histoire, notamment d’Antiquité, du Languedoc des XIIe et XIIIe siècle, de le Résistance durant la Seconde Guerre Mondiale, il voue une attention particulière à Pierre-Paul Riquet et au Canal du Midi dont il étudie avec minutie le système d’alimentation.

Riquet ? Un géant !

Cela peut sembler puéril, mais traduit fidèlement ce que j’ai ressenti lorsque j’ai pris la mesure de son œuvre. Quand je vois l’ampleur des affaires qu’il a traitées, je me sens vraiment tout petit à côté de lui. Non seulement il a trouvé une solution géniale à un problème très délicat (l’alimentation du canal), mais en outre il a réalisé lui-même l’ouvrage colossal qui en était l’objet, et ce malgré les difficultés de tous ordres auxquelles il a été affronté : naturelles (les reliefs, la nature des sols, le régime des rivières), techniques (le nivellement, les écluses, un barrage, un pont-canal, un tunnel, un aqueduc), financières (recueillir à diverses sources l’argent nécessaire pour payer les employés et le matériel, difficultés qui s’aggravèrent au fil des ans pour le laisser ruiné à sa mort), humaines (entretenir les meilleures relations possibles avec Colbert, les Etats de Languedoc, et leurs représentants, s’entourer d’un personnel compétent de plusieurs niveaux de qualification et de spécialités très diverses, recruter une main d’œuvre nombreuse, organiser et diriger un chantier gigantesque, affronter l’opposition des sceptiques, des jaloux, des possédants défendant leurs prérogatives menacées, …), et enfin médicales (il était atteint du paludisme et des crises aiguës le terrassaient périodiquement ), en y ajoutant, par-dessus le marché, la construction du port de Sète, et tout en continuant à assurer sa charge de fermier général des gabelles de Languedoc et de Roussillon (où tout n’ira pas tout seul au début). Il fallait vraiment des capacités et des talents absolument hors du commun pour mener de front toutes ces activités.

Ce qui m’a tout d’abord attiré à lui c’est la prouesse technique que représente le Canal, un chantier gigantesque, d’une audace extrême si l’on considère les moyens dont on disposait à cette époque. Pour en avoir une idée il n’est que d’imaginer de nos jours la construction d’une autoroute. Des questions très nombreuses me taraudaient l’esprit et j’ai essayé de d’imaginer le processus par lequel il a conçu le canal et son alimentation, et comment le projet a évolué jusqu’à sa réalisation. La vie de Riquet se place au cœur de la période de grands progrès scientifiques et techniques qui débuta avec la Renaissance. Rien ne le préparait à y prendre part et c’est seulement sa curiosité naturelle qui l’y amena. Il dit lui-même un jour à Colbert que « les affaires de mécanique et travaux publics (lui) sont choses propres et touchent (sa) fantaisie et (son) inclination ».

Je ne suis pas d’accord avec ceux qui lui refusent la qualité d’ingénieur parce qu’il n’avait pas reçu de formation poussée, ne savait ni le grec ni le latin et n’avait pas étudié les mathématiques (… mais en bon financier il maitrisait néanmoins l’arithmétique). Pour moi, il a réellement fait œuvre d’ingénieur, concevant et réalisant, innovant. Bien sûr, il ne travaillait pas seul, il avait su s’entourer de gens compétents, mais c’est lui qui tranchait, qui décidait en dernier ressort. Bien sûr, il fut un autodidacte, il s’est formé « sur le tas ». Mais comme le fait observer Michel Cotte, à son époque c’était le processus normal. Il fut d’ailleurs considéré par ses contemporains comme un spécialiste d’hydraulique. Pour preuve, le duc de Castries lui commanda la réalisation d’un aqueduc dans sa propriété, le Roi le consulta sur l’adduction des fontaines du parc de Versailles à partir de la Loire, ainsi que sur l’alimentation de Paris depuis l’Ourcq par un canal qui ne sera construit que bien plus tard.

Un autre exemple est pour moi très significatif : la mise au point des écluses. Il semble bien que jamais avant lui on n’avait réalisé (tout au moins en France) des écluses d’une telle dimension. Et il a fallu qu’il résolve des problèmes inédits : la poussée des terres sur les bajoyers qui le conduiront à adopter la si harmonieuse forme courbe des sas, le mécanisme de manœuvre des vannes inclues dans les portes d’écluse qui fut si délicat à élaborer. Dans ces deux cas particuliers, Riquet a été absolument novateur. Mais il le fut aussi assurément dans bien d’autres.

Oui, cet homme voyait grand et loin.