Monique DOLLIN DU FRESNEL

pierre-paul-riquet_dollinPIERRE-PAUL RIQUET ( 1609-1680 )
L’incroyable aventure du Canal des Deux-Mers
Monique DOLLIN DU FRESNEL
( Éditions SUD OUEST, 2012 )

Beaucoup d’auteurs déjà ont loué l’opiniâtreté, l’esprit d’entreprise, voire le génie de Pierre-Paul Riquet, mais Monique Dollin du Fresnel est la première d’entre eux à en être, en même temps, la descendante ( à la 9e génération) par la branche aînée, issue de l’union de Jean-Mathias et de Madeleine de Broglie. Avec beaucoup d’objectivité et de talent littéraire, elle nous offre une synthèse exhaustive de la vie et de l’œuvre de son aïeul, dans laquelle la richesse et la profondeur de l’analyse historique rivalisent avec le franc-parler et l’humour de délicieux jeux de mots ou de savoureuses petites anecdotes.

D’abord, il y a l’ Homme, déterminé, volontaire, « doué d’un esprit pratique, perspicace et habile autant que travailleur infatigable », que l’auteur replace dans sa généalogie, nous replongeant dans le XIIIe siècle de ses ancêtres toscans, s’arrêtant sur les grand-père et père de Pierre-Paul, tombés en  »dérogeance » en 1586 et dont il obtient la réhabilitation nobiliaire en 1666, avant que ne soit développée, dans l’avant-dernier chapitre, sa nombreuse et brillante postérité, parmi laquelle, Émilie de Villeneuve, canonisée en 2009 !

Il y a aussi les Hommes gravitant autour de l’Homme, que Madame Dollin du Fresnel répertorie de façon très manichéenne entre « les bons » qui servent son dessein, tels que les archevêques de Toulouse ou de Narbonne, d’Anglure de Bourlemont et de Bonzi, les intendants de Bezons ou d’Aguesseau, le lieutenant-général des Eaux et Forêts de Froidour ou encore le bon père Mourgues, inspecteur des travaux finis du Canal et puis …les autres :
son rival malheureux Thomas de Scorbiac, Charles Perrault qui cherchera à le ridiculiser en se servant de lui ou de ses fils pour « modèles » de personnages de deux de ses Contes : « Le Chat botté » et … « Riquet à la houppe » ; il y a encore l’ingénieur-inspecteur de la Feuille, « les yeux et les oreilles de Colbert » qui l’espionne incessamment et l’agace ! Il y a surtout Colbert lui-même, « le Nord », qui, peu à peu passera de la première à la seconde catégorie vis-à-vis de « l’homme du sud », à mesure que le Canal progresse d’ouest en est !

Et puis, il y a le chef- d’œuvre, le Canal, « le plus cher de ses enfants », autorisé par Louis XIV, mais desservi financièrement par sa politique dispendieuse, tant sur les champs de bataille qu’à Versailles, où son château s’édifie en ruinant les petites gens et dont la seule machine de Marly, destinée à acheminer l’eau pour agrémenter les jardins, devait coûter 20% du prix total du Canal ! Colbert ne pouvait à la fois combler le déficit abyssal de ces dépenses inconsidérées et trouver des fonds à la mesure des prouesses techniques du projet grandiose de Nostre Riquet, dont le culte ne cesserait de grandir dès l’aube du XIXe siècle. Riquet toutefois, bien qu’obsédé par la nécessité de trouver les fonds pour terminer son œuvre, relèvera le gant mais mourra ruiné (il avait alors plus de deux millions de livres de dettes que ses descendants mettront plus de quarante ans à apurer) quelques mois seulement avant le voyage inaugural de mai 1681 qui sera un triomphe !
Vauban corrigera quelques premières imperfections et apportera des améliorations nombreuses, puis le Canal sera prolongé à l’est par le canal du Rhône à Sète et à l’ouest par le canal de Garonne, ce qui lui permettra de mériter enfin son appellation de « Canal des Deux-Mers ». Malheureusement, il sera en partie défiguré par la mise aux normes Freycinet dès 1977, avant que ces inutiles amputations ne cessent tout aussi inconséquemment en 1984, et que l’ Unesco ne le classe douze ans plus tard au Patrimoine Mondial de l’ Humanité !

Certes le « Moyse du Languedoc », pour reprendre le sobriquet que Riquet s’était lui-même choisi, n’était pas entré dans sa « Terre promise », le fief de son Canal, mais, comme Voltaire (que cite l’auteur) l’affirme, il avait été l’ un de ces grands hommes, un de ceux qui « excellent dans l’utile ou dans l’agréable » et nul doute que Riquet avait doublement excellé en réalisant « l’Ouvrage du siècle », du Grand Siècle ! C’est pourquoi, je laisserai le dernier mot à Monique Dollin du Fresnel en conclusion d’un ouvrage passionnant, abondamment illustré et s’achevant sur une excellente chronologie sélective : « Pierre-Paul fut l’un de ces grands hommes. Son canal, superbe ligne d’eau s’étirant de Toulouse à la Méditerranée, restera à jamais l’ouvrage le plus magnifiquement sculpté dans cette terre sang et or du Languedoc. »

Jean-Pierre Janier

 

Monique Dollin du Fresnel est directrice des bibliothèques de Sciences Po Bordeaux. Elle y est aussi chargée d’enseignements, comme à l’Université de Bordeaux.
Descendante de Pierre-Paul Riquet, elle a pu, dans cette biographie, disposer de documents originaux et d’informations inédites.