Samuel Vannier

samuel-vannierLes nombreux ouvrages traitant du Canal du Midi proposent un portrait de Riquet bien trop lisse à mon goût. L’image du grand homme est largement fidèle aux présentations écrites du XIXème siècle, époque où le sud de la France se cherchait des héros propres à incarner un courant régionaliste montant. Riquet fut alors dépeint sous les trais de l’homme providentiel qui, seul ou presque, se démena pour offrir au Languedoc une grande voie de communication. A la fin du récit, il meurt ruiné sans jamais avoir vu le canal en service puisque sa création fut livrée à la navigation six mois après son décès.

Mon idée du personnage, sans prétendre être ni parfaitement exacte ni complète, se fonde sur la lecture des nombreuses lettres, mémoires et rapports conservés aux Archives des canaux du Midi. Elle est aussi étayée par des articles de qualité écrits par divers auteurs se fondant sur d’autres sources archivistiques et que les curieux pourront retrouver dans les 4 volumes du regretté Jean-Denis Bergasse.

Pour bien appréhender le personnage, il faut avant tout le placer dans son temps : car si Riquet est bien un génie, il fonctionne avec les codes du XVIIème siècle. Son ambition est tout entière tournée vers le souci d’arriver à se placer dans le haut d’un système social régit par les trois Ordres : Clergé, Noblesse, Tiers-État.
L’homme est issu d’un milieu favorisé. Si le grand-père a dû renoncer à son titre de noblesse pour exercer une activité professionnelle alors interdite aux nobles, le père de Pierre-Paul est à classer dans la sphère d’une bourgeoisie d’affaire. De là, notre homme hérite certainement du goût des affaires. Et il restera homme d’affaire toute sa vie, montrant des aptitudes hors du commun particulièrement, mais pas uniquement, dans les affaires de la Gabelle qui lui permettent de construire une fortune considérable.
Au XVIIème siècle, avoir beaucoup d’argent ne signifie pas avoir réussi en société. L’argent est un moyen pour acquérir des titres, quitter le Tiers-état pour la Noblesse et approcher le Roi. Mais ces nouveaux nobles sont souvent des nobles de seconde zone. Mieux valait alors décrocher le précieux sésame en rendant un grand service au Roi pour espérer entrer dans les premiers cercles. La création du canal sera donc pour Riquet la véritable marque de sa réussite : celle qui lui apportera l’attention du Roi et qui lui garantira une importante renommée. Ces ouvrages sont ma plus forte passion et sont mes plus chers enfants, dans lesquels j’espère de revivre bien plus longuement que dans ceux qu’il a plu à Dieu de me donner de mon mariage écrit-il à Colbert le 14 février 1670. Son ambition est ici toute résumée.

Riquet est un travailleur infatigable. Durant les quinze années de la construction du canal, il a rarement dormi dans son lit, allant toujours de proue à poupe pour diriger ses chantiers et ses affaires. Il s’appui sur de nombreux relais tout en conservant la maîtrise des opérations. Ses liens d’amitié s’avèrent alors solides.
Le personnage est convivial et aime la fête. Ainsi, lors de la construction du port de Sète, il organise des bals pour se distraire et y invite quelques-uns de ses proches collaborateurs. Il y vante la beauté des femmes et semble goûter leur compagnie.
Son rapport aux arts est certainement important. D’abord parce que construire au nom de Roi l’engage à livrer une œuvre de qualité : solidité et beauté sont deux paramètres qu’il a toujours à l’esprit. Le projet qu’il décrit pour le seuil de Naurouze est empreint de tous les codes qui marquent les grands projets d’aménagement du moment. Il présente l’auteur comme un élève du Bernin, se posant en mécène éclairé. Cette proximité des arts s’est vérifiée dans l’agencement de son château de Bonrepos dont une partie de la décoration intérieure a été réalisé par Antonio Verrio. Il a aussi fait des commandes au peintre toulousain Rivals.

Le personnage parle certainement en occitan et écrit en français. Il incarne parfaitement son époque et sa pensée s’accorde avec les vues d’un pouvoir centralisateur en pleine affirmation. Sa passion de mécanique lui ouvre les marches de la gloire. Il lui sacrifie (investir serait le mot le plus juste) une grande part de sa fortune.
Le résultat fut à la hauteur de ses espérances. Ses héritiers connurent une destinée prospère et le nom de Riquet reste attaché à la grandeur d’une voie d’eau devenue aujourd’hui une référence mondiale.

Samuel Van